La nutrition, un soin à part entière ?
Nous avons tous été confrontés, soit pour soi-même, soit pour un proche, à un problème de santé pour lequel il est avéré qu'une réforme alimentaire peut avoir des impacts positifs certains. Et cependant de se retrouver face à un monde médical qui se trouve démuni face à cette possibilité et ne l'évoque pas ou presque pas à son patient.
La nutrition est-elle un soin à part entière? Et à quels obstacles auxquels le monde médical est-il confronté quant à la mise en place d'une réforme alimentaire chez leurs clients?

Découvrez cela dans cet article que j'ai écrit dans la revue médicale d'éthique Ethica Clinica, destinée à l'ensemble des professionnels de la santé en Belgique francophone
Ethica Clinica - Numéro 115 - La nutrition, un soin à part entière ?

L’approche nutritionnelle : un complément essentiel à la prise en charge en matière de santé

Maya Dedecker, physicienne, Profilage alimentaire, Belgique

« Que l’alimentation soit ta première médecine ». Cet adage bien connu attribué à Hippocrate émet un principe qui n’est remis en cause par personne et encore moins par le monde médical. Cependant notre société occidentale est inondée par la malbouffe, les aliments ultra transformés et la publicité pour ces derniers. Et on se rend compte que dans les faits, les médecins sont souvent démunis quant à l’évaluation de la pertinence de changements d’habitudes alimentaires chez leurs patients et la mise en place de ceux-ci.

Je suis Maya Dedecker et suis physicienne de formation. Après avoir passé un peu plus de 10 ans dans la recherche scientifique et l’enseignement, je me suis réorientée vers la nutrition. Depuis une dizaine d’années, je donne des formations en Profilage alimentaire. Ces formations sont destinées aux professionnels de la santé : médecins, infirmiers, diététiciens, nutrithérapeutes, kinés, pharmaciens, naturopathes, psychologues et sont également suivies par des particuliers passionnés par le sujet.

Le Profilage alimentaire est un concept qui se base sur la constatation qu’il n’y a pas d’alimentation idéale unique pour tout le monde et que pour avoir un impact important sur la santé, l’alimentation doit nécessairement être individualisée. Chaque organisme a son propre métabolisme, ses propres déséquilibres, il n’y a pas donc pas, en termes d’alimentation, de règle absolue universelle.

Dans mes formations au Profilage alimentaire, je transmets aux professionnels de la santé de nombreux outils qui permettent d’individualiser l’alimentation de leurs patients. Je leur propose également des moyens pour aider leurs patients à améliorer leur assiette. Je conseille également des particuliers qui ont besoin d’aide pour améliorer leur alimentation.

Dans cet article, j’aimerais ouvrir quelques pistes nutritionnelles qui ont montré des résultats positifs avérés et étayés par des études dans certaines maladies chroniques pour lesquelles le monde médical est parfois démuni. L’idée est d’illustrer par des exemples concerts qu’une amélioration de l’alimentation peut être un soutien réel pour certains malades.

Je vais ensuite tenter d’explorer quels sont les freins qui empêchent les médecins de mettre en place les réformes alimentaires efficaces pour certaines maladies de leurs patients. Explorer aussi quelques les pistes que l’on pourrait suivre pour améliorer la prise en charge nutritionnelle. Le tout illustré par des exemples concrets issus de la recherche médicale.

Une réforme alimentaire : un soutien réel dans certaines pathologies chroniques

Personne ne met en doute la pertinence d’une alimentation correcte dans la prévention des maladies cardiovasculaires, du diabète, du cancer, ou simplement pour améliorer l’état de santé global d’un patient.

Une réforme alimentaire bien choisie peut également être une aide efficace dans d’autres pathologies chroniques pour lesquelles les liens avec l’alimentation semblent de prime abord ténus.

J’ai choisi 3 exemples, parmi tant d’autres, d’approches alimentaires qui peuvent activement soutenir une personne malade dans sa lutte contre la maladie. Le premier : le régime des glucides spécifiques qui a montré son efficacité chez certains patients atteints de maladies inflammatoires chroniques de l’intestin. En second lieu, j’évoquerai le protocole auto-immun qui est proposé pour soutenir les victimes de maladies auto-immunes. Enfin, comme troisième exemple, nous parlerons du lien entre certains additifs alimentaire et les troubles de l’attention.

Ces exemples ont été choisis par leur efficacité étayée par des études scientifiques mais aussi par un certain recul puisque les observations et recherches datent d’au moins 25 ans et continuent à être enrichies toujours à l’heure actuelle.

Petite précision, nous parlerons ici uniquement d’aliments et de changements dans l’assiette, et non de compléments alimentaires.

Cet article a pour but d’informer et d’ouvrir des pistes peut-être inconnues, il ne se veut pas être une proposition d’alternative à un suivi médical. Les personnes intéressées peuvent consulter les sources citées et en discuter avec leur médecin. Les approches alimentaires décrites ne promettent jamais une guérison ou rémission dans 100% des cas. Certains patients verront leur organisme très réceptif à une approche nutritionnelle, d’autres moins. Une particularité commune aux traitements des maladies chroniques, que ce soit via l’alimentation ou par des médicaments, est justement la grande variabilité de la réponse individuelle.

1.      Le régime des glucides spécifiques (RGS) et les maladies inflammatoires chroniques de l’intestin (MICI)

Le Régime des Glucides Spécifiques, en anglais Specific Carbohydate Diet (SCD), est un régime alimentaire qui a été mis au point de manière empirique par le pédiatre américain Dr Haas dans les années 1920 afin de traiter ses patients atteints de troubles digestifs graves. Les résultats des recherches du Dr Haas ont été publiés dans diverses revues médicales de 1924 à 1951.

Ce régime limite l’utilisation de glucides complexes (disaccharides et polysaccharides), donc tous les amidons, les sucres et le lactose. Les monosaccharides (dans les fruits et le miel) sont autorisés. Les aliments ultra-transformés et les additifs sont prohibés.

Des aliments tels que le bouillon d’os, des graisses de qualités et des yaourts sans lactose sont préconisés.

Ce régime a été étudié par la biochimiste Elaine Gottschall après que sa fille a été guérie par le Dr Haas dans les années 60. Elaine Gottschall a rédigé une thèse sur le sujet afin d’explorer les raisons pour lesquelles ce régime est efficace. Elle pose l’hypothèse que les amidons et autres glucides complexes sont mal digérés par un intestin malade et vont fermenter, nourrissant une flore intestinale déviante, responsable d’une dysbiose intestinale[1]. L’idée est de rétablir une flore intestinale saine et de rétablir l’écosystème intestinal.

Le régime doit être suivi quelques semaines et a montré son efficacité lors de diverses études cliniques qui ont montré des améliorations très significatives de l’équilibre microbien intestinal, une amélioration des marqueurs inflammatoires. On constate même des rémissions de maladies telles que la maladie de Crohn ou la rectocolite hémorragique sans ajout de médicament [2],[3],[4] . Le régime offre une perspective très prometteuse aux malades. L’efficacité, suivant les études, est de l’ordre de 50 à 70%, avec la particularité que l’équilibre de l’écosystème intestinal est rétabli et le patient peut, au bout de quelques semaines ou mois, recommencer à manger de tout.

Une constatation frappante est de réaliser à quel point ce régime est méconnu, y compris des gastro-entérologues, alors qu’il s’agit d’un régime pratiqué depuis plus de 100 ans, qui est encore étudié à l’heure actuelle (la dernière publication dans une revue médicale date de 20223). Nous évoquerons quelques raisons probables à cette méconnaissance plus loin.

2.      Le protocole auto-immun et les maladies auto-immunes

Notre deuxième exemple nous emmène du côté des maladies auto-immunes. Plus connu sous son nom anglais : Autoimmune Protocol, francisé en « Protocole AIP », ce régime alimentaire est une approche thérapeutique visant à soulager les symptômes des maladies auto-immunes. Le protocole AIP a été développé à partir des années 2000 par des chercheurs en nutrition et des médecins (Dr. Sarah Ballantyne, Robb Wolf, Dr. Terry Wahls).

Le protocole AIP est une extension du régime Paléo dont l’idée est de manger de manière similaire à ce que les chasseurs-cueilleurs auraient consommé : privilégier les aliments non transformés tout en évitant les aliments introduits après le développement de l’agriculture et de l’élevage. Les aliments interdits sont donc les céréales, le sucre, les légumineuses, les produits laitiers, les aliments ultra-transformés et les additifs. Ces aliments sont supposés avoir un effet pro-inflammatoire.

Les principes fondamentaux du régime AIP reposent donc sur l’élimination stricte durant quelques semaines de ces aliments pro-inflammatoires tout en mettant l’accent sur des choix alimentaires riches en nutriments pour guérir l’intestin, réduire l’inflammation systémique et gérer les symptômes auto-immuns.

Le protocole AIP a montré son efficacité dans différents rapports de cas cliniques et dans quelques études, notamment pour la thyroïdite d’Hashimoto[5],[6] ou pour la polyarthrite rhumatoïde[7].

Ces études ont un impact limité car peu nombreuses et réalisées sur un petit nombre de participants. Cependant les résultats obtenus sont illustratifs du fait qu’un changement alimentaire peut avoir des effets notables sur la santé des patients.

Ces deux exemples (RGS et AIP) nous montrent qu’un changement d’alimentation peut avoir un impact positif indéniable sur des maladies chroniques (MICI et maladies auto-immunes). Et lorsque le changement alimentaire est comparé à une médication, le changement alimentaire est parfois plus efficace sur les symptômes, comme montré dans cette toute récente étude parue dans Lancet[8] en avril dernier.

3.      Les additifs et les troubles de l’attention

Notre dernier exemple explore le lien entre certains additifs alimentaire tels que les colorants et les conservateurs et les troubles de l’attention. Ce lien a été observé depuis les années 60 notamment par Ben Feingold[9], pédiatre spécialiste des allergies.

Depuis, des recherches ont été menées et un certain nombre d’études ont montré un lien significatif entre certains additifs et les troubles de l’attention et du comportement chez l’enfant ou l’adolescent[10],[11]

Citons en particulier l’Étude de Southampton publiée dans Lancet en 2007[12] qui a beaucoup fait parler d’elle.

Cette étude est l’une des plus connues sur le sujet. Les effets de 7 additifs alimentaires sur le comportement des enfants ont été évalués : 6 colorants alimentaires (E102, E104, E110, E122, E124, E129) et un conservateur (benzoate de sodium E211).

Les chercheurs ont étudié l’effet de deux mélanges différents de ces colorants et du conservateur benzoate de sodium sur le comportement de 153 enfants de 3 ans et de 144 enfants de 8-9 ans. Les enfants ont été assignés au hasard pour consommer une boisson contenant l’un des deux mélanges d’additifs ou un placebo sans additifs en double aveugle.

Les résultats ont montré que certains enfants présentaient une augmentation des comportements hyperactifs lorsqu’ils consommaient des boissons contenant des additifs alimentaires par rapport au placebo. Les effets variaient en fonction des enfants et des mélanges d’additifs, mais l’étude a conclu qu’il existait une association significative entre la consommation de certains additifs alimentaires et des augmentations dans les comportements hyperactifs.

Suite à cette étude, l’Agence européenne de sécurité des aliments (EFSA) a réévalué les 7 additifs concernés. Depuis 2010, la législation européenne impose que les produits en contenant portent une mise en garde sur leur étiquette indiquant qu’ils pourraient avoir un effet négatif sur l’attention et le comportement chez les enfants.

Cette obligation a eu l’effet positif suivant : l’industrie agro-alimentaire s’est globalement adaptée en réduisant drastiquement (en Europe) l’ensemble des colorants alimentaires dans les aliments destinés aux enfants et en les remplaçant par des alternatives naturelles telles que la curcumine ou la betterave rouge. Réduction drastique, mais pas totale, les additifs restent encore bien présents dans certains produits.

Ces additifs ont également été supprimés de certains médicaments destinés aux enfants.

A l’heure actuelle, le département Allergy de l’hôpital universitaire de Sydney (Royal Prince Alfred Hospital) est le plus à la pointe en termes d’expertise sur les liens entre additifs (et autres molécules) et hyperactivité. En plus des 7 additifs repris dans l’étude de Southampton et la législation européenne, cette équipe pointe une cinquantaine d’autres additifs susceptibles d’être en lien avec des troubles de l’attention et du comportement chez certains enfants.

Sachant cela, il est regrettable de constater que l’impact des additifs sur les troubles de l’attention est peu connu, non seulement du grand public, mais aussi des professionnels qui travaillent avec des enfants traités pour ces troubles. Et ce malgré la législation européenne qui impose un étiquetage de mise en garde. On se rend compte que le manque d’information est réel.

Ceci est d’autant plus dommage quand on connaît l’ampleur de la médication proposée pour les troubles de l’attention.

Ces trois exemples montrent qu’un changement alimentaire peut avoir un impact significatif sur certains problèmes de santé, au-delà de ce que l’on sait communément. Il est certain que les réactions peuvent varier d’une personne à l’autre : en travaillant sur leur alimentation certains patients constateront des améliorations majeures, tandis que d’autres verront des effets plus modérés. Cependant, tous les patients peuvent bénéficier d’une amélioration de leur santé générale en travaillant sur leur alimentation. Tout le monde gagnerait à ce que le milieu médical accorde de manière globale une grande importance à l’alimentation des patients.

Cependant, les médecins sont parfois démunis et font face à certains obstacles qui rendent une prise en charge nutritionnelle difficile. Je vais tenter d’explorer quelques-unes de ces difficultés.

Les obstacles à la mise en place d’une réforme alimentaire

La difficulté à faire changer des habitudes

Je pense que tout médecin a déjà été confronté à une situation où il est face à un patient pour lequel il lui semble évident qu’un changement de mode de vie est nécessaire. Mais sans avoir la possibilité d’initier ces changements. Faire changer des habitudes alimentaires demande beaucoup de temps en consultation. Temps que le système médical actuel ne permet pas.

Changer d’alimentation demande également une volonté conséquente de la part du patient. Cela nécessite de changer des habitudes qui sont parfois ancrées depuis l’enfance. Le patient peut être confronté à des réticences de son entourage, à des difficultés à trouver d’autres sources d’approvisionnement, à devoir apprendre à cuisiner, à y passer du temps, à se passer du confort de repas tout faits. Tout cela ne se fait pas de manière fluide et facile et il peut parfois sembler plus simple et plus efficace de prendre un médicament.

Le manque d’information

La formation de base des médecins est riche, fournie et complexe, mais ne laisse malheureusement que peu de place à la nutrition. Quelques heures tout au plus sur tout le cursus d’après les médecins que j’ai pu interroger.

Malgré l’importance avérée de l’alimentation en termes de santé publique, les médecins doivent se former, se renseigner par eux-mêmes s’ils veulent avoir les outils pour améliorer l’alimentation de leurs patients.

Nous avons vu par les exemples plus haut que même les médecins avertis ont parfois difficile à avoir accès à l’information. En effet, les médecins s’informent de l’actualité scientifique mais on verra plus loin que celle-ci est largement dominée par la recherche sur les médicaments plutôt que sur le mode de vie.

Certains médecins envoient leurs clients chez des diététiciens. Encore faut-il pour cela que les médecins soient conscients que l’alimentation a un rôle à jouer dans la maladie de son patient. Je rencontre régulièrement des clients qui souffrent de troubles digestifs et dont le médecin (parfois même spécialiste) n’envisage pas de revoir en détail l’alimentation.

Les médecins sont également inondés malgré eux d’informations provenant de l’industrie pharmaceutique. L’INAMI a étudié ce phénomène : les chiffres d’augmentation des ventes de médicaments peuvent atteindre 10 à 20% dans une zone géographique dans les semaines suivant une campagne d’information intensive auprès des médecins généralistes et hospitaliers de cette région[13]

Les moyens pour la promotion pour une alimentation saine sont plus limités. Les enjeux commerciaux ne sont pas les mêmes. Elaine Gottshall, la biochimiste citée plus haut qui a mené des recherches sur le Régime des Glucides Spécifiques et son efficacité sur des maladies inflammatoires de l’intestin. Elle décédée en 2005 et a consacré sa vie à diffuser et faire connaître ce régime. Quant à Ben Feingold, le pédiatre allergologue qui a fait le premier le lien entre additifs et troubles du comportement, celui-ci a également consacré énormément d’énergie tout au long de sa carrière pour diffuser l’information. Malheureusement la force de frappe des chercheurs indépendants est tout simplement très réduite.

Mener des recherches en nutrition est complexe

Les effets de l’alimentation sont difficiles à évaluer puisque la majorité des études sont essentiellement des études observationnelles : contrairement aux études expérimentales, le lien de cause à effet peut être difficilement établi. Par exemple, nous savons que les habitants de l’île d’Okinawa ou de la Sardaigne vivent plus longtemps que leurs homologues du continent et avec peu de maladies cardiovasculaires. Il est difficile de faire la part entre l’effet de l’alimentation, du mode de vie, du climat, de la cohésion sociale, de la génétique, de l’exercice physique ou d’autres facteurs. Il n’est pas rare que les conclusions d’études observationnelles soient réévaluées des années plus tard car d’autres éléments ont été apportés, menant à de nouvelles propositions.

Il existe des études expérimentales également. Celles-ci sont longues, chères à mener et demandent un grand investissement de la part des patients volontaires. De plus, un aliment est une structure complexe composée de milliers de molécules différentes et fait partie d’un ensemble très large d’habitudes alimentaires. Il est difficile d’évaluer un aliment isolément. Mener une étude en double aveugle est la plupart du temps impossible.[Ui1] 

Les études citées dans les exemples ci-dessus comportent certaines faiblesses : le nombre réduit de participants, de grande variabilité individuelle, la difficulté voire l’impossibilité de mener une étude en double aveugle.

Le manque de recherche indépendante

De gros investissements sont réalisés par l’industrie pharmaceutique afin de développer de nouvelles molécules pouvant aider les malades. Il est absolument nécessaire pour l’entreprise d’obtenir un retour sur investissement et d’effectuer les recherches requises pour démontrer qu’une molécule développée est non toxique et efficace, ceci afin d’obtenir une autorisation sur le marché ou un remboursement d’un médicament. Il en va de l’équilibre financier de l’entreprise.

En ce qui concerne la recherche clinique, en Belgique, à l’exception de quelques études financées par le FNRS, les firmes pharmaceutiques financent presque toutes les études cliniques[14]

Ce déséquilibre de financement fait que la recherche se concentre essentiellement sur le médicament, au détriment d’autres possibilités d’action, comme agir sur l’alimentation ou d’autres éléments du mode de vie. Il n’y a que peu d’enjeu financier à effectuer une recherche montrant les bénéfices d’une alimentation saine en comparaison à ceux liés à la mise sur le marché d’une nouvelle molécule.

Prenons pour exemple le régime méditerranéen. Ce dernier a montré son efficacité dans la prévention des maladies cardiovasculaires. Si on compare les publications sur ce régime à celles sur les statines sur PubMed, on obtient :

Mot clé « mediterranean diet» : 11 984 articles sur PubMed

Mot clé « statins » : 69 789 articles

Une autre illustration avec le Régime des Glucides Spécifiques cité plus haut.

Comparons le nombre de publications répertoriées sur PubMed concernant ce régime avec celles sur l’azathioprine (molécule utilisée dans la maladie de Crohn). Le résultat est édifiant :

Mot clé « Specific Carbohydrate Diet » : 71 articles sur PubMed

Mot clé « azathioprine » : 24 430 articles

71 contre 24 430 ! La recherche est bel et bien dominée par les études sur les molécules et les médicaments plutôt que les études sur l’alimentation.

L’ironie du sort est que les médecins qui désirent travailler en changeant l’alimentation de leurs clients se heurtent parfois à des réticences parce que ce n’est pas suffisamment « scientifiquement prouvé ».

Sait-on seulement quelle est l’alimentation idéale ?

La recherche en matière d’alimentation est compliquée, pas assez financée, mais existe cependant. Des études sortent régulièrement, les connaissances s’affinent, parfois avec des résultats contradictoires. Les lignes directrices d’une alimentation saine évoluent avec le temps et sont différentes d’un pays à l’autre.

Par exemple, pour les apports en graisses, là où l’ANSES[Ui2]  en France recommande depuis 2018 un apport de 35% à 40% de l’apport calorique total sous forme de graisses [15], le conseil supérieur de la santé en Belgique recommande de ne pas dépasser 30% de l’apport calorique total[16]. Chiffres qui seront probablement réévalués d’ici quelques années.

Nous sommes face à deux agences officielles de santé qui proposent des recommandations différentes : une personne qui consomme 20% de ses calories sous forme de graisses est en dehors des prescriptions en France mais dans les normes en Belgique. La Belgique étant un pays particulièrement complexe, on ne s’étonnera pas que sur ce point, la province du Hainaut suit les recommandations françaises.

Les médecins se voient donc confrontés à des informations contradictoires, qui évoluent avec le temps, ce qui ne les aide pas à guider leurs patients.

Comment s’y retrouver alors ?

Face à toutes ces constatations, on peut se sentir perdu et décontenancé. Voici quelques petites réflexions de bon sens qui peuvent aider à s’y retrouver.

Tout d’abord on peut être conscient que l’alimentation peut avoir un impact. Nous avons discuté ci-dessus des biais qui peuvent mener à sous évaluer l’importance de l’alimentation. Cependant la recherche et les études existent. Quel que soit le problème de santé, une amélioration de l’assiette sera toujours bénéfique. Ne pas oublier non plus que prendre une médication n’est pas incompatible avec le fait de changer son alimentation. Inversement, entamer une réforme alimentaire ne doit pas être un prétexte pour arrêter un médicament.

On peut garder également en tête qu’on ne se trompe pas lorsque l’on mange des aliments sous leur forme naturelle et la moins transformée possible, quitte à les transformer soi-même. Eviter les aliments ultra-transformés, les huiles hydrogénées riches en acides gras trans, les additifs, les margarines et autres aliments issus de l’industrie sera toujours bénéfique. La nature ne nous produit rien de nocif. Les sociétés traditionnelles n’ont pas besoin qu’on leur dise ce qu’il faut manger, pourtant ces sociétés sont exemptes de maladies « de civilisation »… jusqu’à l’arrivée des aliments ultra transformés.

Une indication peut être simplement pour chaque ingrédient mentionné sur une étiquette de se demander « Cet ingrédient existait-il avant 1850 ? » ou « Est-ce que je peux identifier cet ingrédient et l’acheter pour l’avoir dans ma cuisine ? ». Si la réponse à l’une de ces questions est « non », mieux vaut choisir un autre ingrédient dont on connaît l’origine.

Une autre ligne de conduite utile : éviter les excès, quels qu’ils soient. Les changements ou restrictions trop drastiques sont rarement une bonne idée. En lisant certains articles, dont ceux cités ici, un malade peut être tenté d’effectuer des modifications révolutionnaires de son assiette. Il est préférable d’effectuer des adaptations en douceur.

Il est très important également de savoir qu’une réforme alimentaire doit avoir des effets bénéfiques dans les deux semaines. Tout changement demande au corps un période d’adaptation qui peut causer des symptômes désagréables. Mais si des effets négatifs persistent au-delà d’une semaine, il est nécessaire d’arrêter. On ne prolonge jamais un régime restrictif s’il n’a pas un impact positif net en deux semaines sur l’état général de santé.

Enfin, on peut faire confiance au corps, il a souvent raison. Cela arrive régulièrement que les patients sentent que tel aliment ou tel repas ne leur convient pas, ou qu’ils remarquent que l’alimentation a un impact sur leurs symptômes. Parfois ces observations peuvent aller à l’encontre de ce que l’on imagine. Mais nous avons vu que la portée d’une alimentation bien adaptée peut parfois aller au-delà de ce que l’on pensait, que le champ des recherches est énorme et que nous sommes loin d’avoir fait le tour de la question. Les patients sont spécialistes de leur corps et les aider à faire confiance en leurs sensations peut également les aider à améliorer leur assiette.

Maya Dedecker

Pour en savoir plus sur le Profilage alimentaire et mes formations professionnelles :

www.mayadedecker.be

www.profilagealimentaire.com

Mes remerciements au Dr Astrid Dewulf, elle-même formée au Profilage alimentaire, pour la relecture critique de cet article.


[1] Elaine Gottschall, « Breaking the Vicious Cycle: Intestinal Health Through Diet”, livre Kirkton Pr Ltd

[2]  Suskind D.L., Cohen S.A., Brittnacher M.J., Wahbeh G., Lee D., Shaffer M.L., Braly K., Hayden H.S., Klein J., Gold B., et al. Clinical and Fecal Microbial Changes with Diet Therapy in Active Inflammatory Bowel Disease. J. Clin. Gastroenterol. 2018;52:155–163. doi: 10.1097/MCG.0000000000000772

[3] Obih C., Wahbeh G., Lee D., Braly K., Giefer M., Shaffer M.L., Nielson H., Suskind D.L. Specific carbohydrate diet for pediatric inflammatory bowel disease in clinical practice within an academic IBD center. Nutrition. 2016;32:418–425. doi: 10.1016/j.nut.2015.08.025.

[4] Clinical and Histologic Remission in an Adult Crohn’s Disease Patient Following the Specific Carbohydrate Diet and Its Impact on Healthcare Costs

Ali Arjomand, David L Suskind

Cureus. 2022 Feb; 14(2): e22032. Published online 2022 Feb 8. doi: 10.7759/cureus.22032

[5] Effects of Autoimmune Protocol (AIP) diet on changes in thyroid parameters in Hashimoto’s disease.

Ihnatowicz P, Gębski J, Drywień ME.

Ann Agric Environ Med. 2023 Sep 28;30(3):513-521. doi: 10.26444/aaem/166263. Epub 2023 Jun 1.

PMID: 37772528

[6] Efficacy of the Autoimmune Protocol Diet as Part of a Multi-disciplinary, Supported Lifestyle Intervention for Hashimoto’s Thyroiditis.

Abbott RD, Sadowski A, Alt AG.

Cureus. 2019 Apr 27;11(4):e4556. doi: 10.7759/cureus.4556.

PMID: 31275780

[7] Pilot Study on the Effects of the Autoimmune Protocol Diet in Rheumatoid Arthritis Patients; Hultin et al.; Frontiers in Medicine, 2022

[8] Sanna Nybacka, Hans Törnblom, Axel Josefsson et al., “A low FODMAP diet plus traditional dietary advice versus a low-carbohydrate diet versus pharmacological treatment in irritable bowel syndrome (CARIBS): a single-centre, single-blind, randomised controlled trial”, The Lancet Gastroenterology & Hepatology, 2024

[9] Feingold B.F., Recognition of food additives as a cause of symptoms of allergy. Annals of Allergy, 26(6):309-13

[10] Weiss B., Williams J.H., Margen S., et al., « Behavioral responses to artificial food colors. », Science, 1980

[11] Rowe K.S., Rowe K.J.: « Synthetic food coloring and behavior: a dose-response effect in a double-blind, placebo-controlled, repeated-measures study. », The Journal of Pediatrics, 1994

[12] McCann D., Barrett A., Cooper A., et al.? »Food additives and hyperactive behaviour in 3-year-old and 8/9-year-old children in the community: a randomised, double-blinded, placebo-controlled trial. », The Lancet, 2007

[13] Santé conjuguée, n° 44 – avril 2008 (revue des maisons médicales)

[14] Santé conjuguée, n° 44 – avril 2008 (revue des maisons médicales)

[15] https://www.anses.fr/fr/content/les-lipides#:~:text=Recommandations%20en%20lipides%20totaux&text=La%20part%20recommand%C3%A9e%20des%20lipides,compte%20la%20pr%C3%A9vention%20des%20pathologies.

[16] Recommandations nutritionnelles pour la Belgique – 2016 CSS n° 9285


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